Joseph Kabila, témoin ou un des acteurs des massacres?

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Depuis la publication par le quotidien français “Le Monde”, daté du 27 août dernier, des extraits de ce document explosif accusant l’armée patriotique rwandaise d’avoir commis, sur le sol congolais, contre des Hutus, des massacres “systématiques et généralisés” assimilables à des “crimes de génocide”, on assiste à une agitation tant à Kigali qu’à Kinshasa. Et pour cause? Dans une interview accordée au “Soir” de Bruxelles, daté 7 mars 2001, le successeur de Mzee “dénonçait” déjà avec une certaine candeur la cruauté des éléments de l’APR. Le quotidien kinois “Le Potentiel” avait à l’époque publié un article à ce sujet. Le journal avait retranscrit un entretien accordé à la Voix de l’Amérique (VOA) par la journaliste Colette Braeckman qui commentait les révélations de “Joseph”.

A moins qu’il se dédise – en prenant le risque de se faire prendre en flagrant délit de mensonge -, Joseph Kabila a été un témoin oculaire et peut-être un des acteurs des tueries massives imputées aux soldats de l’APR. Kisangani, Tingi Tingi, Amisi, dans la Province Orientale, Bokatola, Mbandaka, Wendji Secli (à l’Equateur) sont autant des noms des lieux où des éléments de l’APR se sont livrés à des carnages en ciblant non seulement des ex-FAR (Forces armées rwanadises) et les miliciens Interahamwe mais aussi tout individu qui ressemblait à un Hutu. Des femmes, des enfants et des vieillards ont ainsi été “canardés”. La paisibles populations de lex-Cuvette centrale sont restées à jamais traumatisées face à tant de cruauté à la limite de la barbarie.

Joseph Kabila, témoin ou un des acteurs des massacres?

Pour les Congolais, le rapport du HCDH est une occasion inespérée. D’abord pour savoir un peu plus sur “l’homme secret” qui dirige leur pays depuis bientôt dix ans. Ensuite, de cerner le rôle que ce même homme, alors aide de camp du “colonel James” {Kabarebe}, chef des Opérations du Front Nord, a pu jouer lors des massacres des réfugiés Hutu rwandais mais aussi des Congolais perpétrés par des soldats de l’armée patriotique rwandaise (APR) camouflés sous le label de “rebelles zaïrois” de l’AFDL.

Dans une interview accordée au quotidien “Le Soir” daté 7 mars 2001, le successeur Joseph Kabila fait littéralement des aveux. Il affirme in tempore non suspecto d’avoir été “témoin” des massacres précités. Simple témoin?

“J’étais avec les Rwandais et lorsque j’ai vu comment ils se comportent avec les réfugiés Hutus, j’ai pensé qu’un jour nous aurions la guerre avec ces gens-là. Mais à l’époque, il était impossible de parler de cela et par la suite, tout a été fait pour bloquer la commission d’enquête de l’Onu par Bizima Karaha entre autres, qui était le ministre des Affaires étrangères, raconte-t-il. Depuis lors, dans la région, il y a eu d’autres victimes, congolaises celles-là. Une Ong américaine a estimé que 2.500.000 civils congolais avaient péri au cours de la guerre actuelle. Un chiffre aussi massif n’est pas le fait du hasard : il y a bien eu l’intention de tuer la population. Cela aussi, c’est un génocide contre les Congolais”.

Ci-après extrait  de l’article publié par “Le Potentiel” en mars 2001:

Texto :

KABILA JUNIOR : une phrase de plus

Parlant de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur l’assassinat de son père, Kabila Junior veut savoir la vérité totale sur tout ce qui s’est passé. Ainsi, cette commission se doit de travailler, d’interroger tout le monde et d’aller jusqu’au bout de ses investigations. S’agissant des jeunes générations dont il apparaît comme le porte-parole, le chef de l’Etat répond qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de génération.» Certes, dit-il, les jeunes doivent apporter leur contribution, mais l’expérience compte aussi». Et d’ajouter : «Je dois prendre le temps d’évaluer la situation».

Mais c’est au sujet des Hutus assassinés au Congo lors de la guerre dite de libération menée en son temps par l’Alliance des forces démocratiques du Congo que Kabila Junior a prononcé une phrase de trop, phrase ayant des implications sur les plans tant des droits de l’homme, judiciaire que diplomatique ainsi que cela transparaît dans l’entretien téléphonique ci-dessous entre Colette Braeckman et Ferdinand Ferella sur la «Voix de l’Amérique» le jeudi 8 mars dans la matinée. A la base, la question suivante de la journaliste belge au président congolais.

Colette Braeckman : M. le Président, on commence à vous connaître sur la scène internationale. Mais humainement, vous demeurez un inconnu. Je me souviens cependant vous avoir vu de loin à Kisangani, en 1997………..

Kabila Junior : C’est vrai, j’étais là lorsque la ville est tombée aux mains de l’Afdl (Alliance des forces pour la démocratie et la libération du Congo, qui visait à renverser Mobutu). J’étais avec les Rwandais et lorsque j’ai vu comment ils se comportaient avec les réfugiés Hutus, j’ai pensé qu’un jour nous aurions la guerre avec ces gens-là. Mais à l’époque, il était impossible de parler de cela et par la suite, tout a été fait pour bloquer la commission d’enquête de l’Onu par Bizima Kahara entre autres, qui était alors ministre des Affaires étrangères. Aujourd’hui, bien sûr, si l’Onu voulait encore enquêter sur cette affaire, elle serait la bienvenue. Depuis lors, dans la région, il y a eu d’autres victimes, congolaises celles-là. Une Ong américaine a estimé que 2.500.000 civils congolais avaient péri au cours de la guerre actuelle. Un chiffre aussi massif n’est pas le fait du hasard : il y a bien eu l’intention de tuer la population. Cela aussi, c’est un génocide, contre les Congolais cette fois, mais nul ne s’en émeut. Il est vrai que dans les forêts de l’Est, il n’y a pas les caméras de Cnn…..On a parlé des massacres de Kasika, de Makobola, de Shabunda plus récemment, mais qui s’y intéresse ? Lorsque les Maï-Maï révèlent ces atrocités, on répond qu’il s’agit de la propagande des extrémistes hutus…..Expliquez-moi comment la communauté internationale peut considérer que tout le peuple congolais est devenu interhamwe (les milices Hutus, Ndlr).

Et ainsi que le note bien notre consœur dans l’entretien téléphonique, c’est à se demander si Kabila Junior a jugé sincèrement les implications diplomatiques de sa réponse. Et même au-delà. Car, non seulement cela peut affecter les rapports entre Kigali et Kinshasa qui sont au dégel, mais également et désormais, le chef de l’Etat congolais est un témoin de premier plan dans l’affaire des massacres des Hutus au Congo, une affaire qui sera, au terme du point 9.1a de l’annexe A de l’Accord de cessez le feu de Lusaka, versée au Tribunal international. Cela aussi a des répercussions sur le plan international, surtout en matière des droits de l’homme. Cette phrase de trop du chef de l’Etat congolais est une preuve, si besoin en était encore, qu’il n’est entouré du tout. Comment ses conseillers, dans une interview qui n’est pas en direct, n’ont pas réalisé que cette phrase peut être assassine, même si d’autre part cela apparaît comme une façon de demander aux Rwandais de quels Hutus ils parlent encore.

Ci-dessous, des larges extraits de l’entretien téléphonique entre Colette Braeckman et Ferdinand Ferella retranscrits par Moïse Musangana

Entretien téléphonique entre Colette Braeckman et Ferdinand Ferella

Voa : Avez-vous été surprise par ces propos ?

Colette Braeckman : Je savais qu’il avait été témoin. Je lui ai posé la question en lui disant : je me rappelle que vous avez été à Kisangani cette année-là. J’étais surprise par la précision de sa réponse. L’information, elle-même, on l’avait déjà parce que son père avait dit la même chose. La différence est que son père n’était pas sur le terrain. Il était à Goma ou à Bukavu, tandis que le fils était intégré dans l’armée, dans les troupes de libération qui avançaient à travers le Congo. Donc, il est aussi un témoin de premier plan.

Voa : L’on sait aussi qu’il est proche de James Kabarebe qui, à l’époque – vous l’avez relaté dans votre livre sur le conflit congolais – dirigeait les opérations de l’armée rwandaise à Kisangani.

Colette Braeckman : Il était jeune. Il devait avoir 25 ou 26 ans. Kabila père avait confié son fils au commandant James pour avoir une formation militaire. Donc, ils étaient ensemble. Et Joseph Kabila me dit qu’avant, il avait été aussi en Ouganda, il connaissait très bien l’armée ougandaise (………).

Voa : Est-ce que vous avez le sentiment, Colette, que Joseph Kabila serait prêt à collaborer éventuellement avec une reprise éventuelle de cette enquête sur cette affaire? On sait bien que le 1er rapporteur spécial de l’Onu Roberto Garreton est attendu à Kinshasa dans les prochains jours ?

Colette Braeckman : Je ne sais pas s’il est prêt à témoigner personnellement. Ça, je ne lui ai pas posé la question (………..). Il a indiqué très clairement qu’aujourd’hui la commission d’enquête est la bienvenue à Kinshasa. Si elle veut reprendre ses investigations, elle aura toute la latitude de Kinshasa pour continuer à travailler. Autrement dit, M. Garreton est le bienvenu à Kinshasa.

Voa : Comment vous interprétez le fait que cette affaire fasse surface aujourd’hui, au moment où il y a dégel entre Kinshasa et Kigali ? Est-ce que tout cela ne va pas à nouveau empoisonner le climat?

Colette Braeckman : Je pense que le président Kabila n’a pas sincèrement pesé les implications diplomatiques lorsque je lui ai posé la question : était-il là à Kisangani à ce moment là? Il a seulement confirmé. Je ne crois pas qu’au moment où il a répondu, il a pensé à ce que tout cela pouvait entraîner sur le plan diplomatique (………). On verra bien.

In Le Potentiel mars 2001

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